Que le soleil se lève à l’Ouest : Aung San Suu Kyi, « La dame » de Rangoun, épouse et mère de famille en exil forcé, prix Nobel de la Paix, est toujours réduite au silence.
Mais où sont passés les moines birmans de la révolution safrane, initiée il y a quelques semaines? En attendant de le savoir, portrait du seul Nobel de la paix privé à ce jour de ses libertés, pour qui : « La vérité, la justice et la compassion sont souvent les seules défenses contre le pouvoir impitoyable».
Qui ne se souvient pas de cette scène finale du film « Rangoon » où une femme, fuyant son pays – la Birmanie -avec des milliers d’opposants au régime, traverse le pont vers la Thaïlande, puis une fois à sauf conduit, décide de retourner lutter auprès des siens, et traverse en sens inverse la rivière, où les forces de l’ordre l’interpellent brutalement. Elle s’appelle Aung San Suu Kyi. Depuis, elle passe sa vie entre les prisons birmanes et sa résidence, loin des siens .
Une vaste mobilisation est lancée partout dans le monde pour obtenir sa libération. En attendant, l'opposante a pu brièvement sortir samedi de sa résidence pour saluer, le cœur au bord des lèvres et émue aux larmes, les moines manifestant à Rangoon. Elle mène sans désarmer depuis 1988, date de son retour au pays pour accompagner vers l’autre rive sa mère malade, un combat pacifique pour l'avènement de la démocratie en Birmanie.
Placée d’abord au secret pendant un mois dans la tristement célèbre prison d’Insein, Aung San Suu Kyi est depuis emmurée chez elle pour une durée indéterminée. Frappée d’une assignation à résidence surveillée, son ordre a été prorogé d'un an en mai dernier. Prix Nobel de la Paix en 1991, cette femme, dont la voix douce et la silhouette frêle contrastent avec un courage politique à toute épreuve, a été au total privée de liberté pendant 12 des 18 dernières années. Elle n’a jamais été inculpée ni jugée. Son tort ? Avoir été la première femme démocratiquement élue en Birmanie.
Le 30 mai 2003, lors d’une tournée dans le nord du pays, Aung San Suu Kyi ainsi que ses compagnons sont arrêtés à Depayin. Des témoins racontent comment des militants sont assassinés à coups de barre de fer. Les conclusions de la prétendue enquête de l’embuscade dont a été victime le prix Nobel de la paix, n’ont jamais été publiées par l’ONU, qui pourtant à l’époque des faits, avait estimé que ses conditions de détention étaient « vraiment déplorables »…
La junte militaire tient d’une main de fer la Birmanie et ne pardonne pas à la dirigeante de la Ligue nationale pour la démocratie (LND), le principal parti d’opposition, son engagement en faveur de la démocratie et des libertés. Elle avait exigé la formation d'un gouvernement intérimaire et des élections libres avant de fonder, avec d'autres opposants, ce parti démocrate, influencée par la philosophie et les idées du Mahatma Gandhi et de Martin Luther King.
Son engagement non violent en faveur de la mise en place d'un régime démocratique lui vaut un grand succès auprès de la population. Comparée parfois en Occident à Mandela ou à Gandhi, Aung San Suu Kyi s'est toujours dite persuadée que le temps jouait en faveur de la démocratie. En mai 1990, son parti remporte très largement les élections pluralistes. La junte, sonnée par les résultats, refuse de s'incliner. En 1999, elle avait déclaré à l'AFP: "Ils (les généraux) ne comprennent pas le sens du mot 'dialogue'. Ils pensent que c'est une sorte de compétition où l'un gagne et l'autre perd. Peut-être redoutent-ils de ne pouvoir gagner". Le régime du généralissime Than Shwe redoute sa popularité « comme la peste ».
Sûre de sa cause et forte du soutien occidental, en particulier américain et européen, Aung San Suu Kyi a abandonné la logique du bras-de-fer avec la junte après l'ouverture, fin 2000, de discussions historiques de "réconciliation nationale", brusquement interrompues au moment du limogeage du premier ministre de l’époque.
Pratiquement tout le monde s'accorde sur les qualités de cette femme exemplaire : intelligence, charisme, détermination--, moins sur ses faiblesses. Ses détracteurs lui ont parfois reproché son intransigeance, notamment ses appels aux sanctions internationales et au boycottage du tourisme birman.
Le régime des sanctions, imposé au milieu des années 1990 par l'Union européenne et les Etats-Unis, s'est révélé totalement inefficace, tandis que d'autres grands pays comme : la Chine, l'Inde et la Thaïlande, (ainsi que la France d’ailleurs via l’entremise de Total, dont l’opposante birmane avait épinglé les activités et accusé notre pays de mettre les intérêts du groupe, au dessus de ceux du peuple Birman ), participent aux efforts intenses visant à exploiter les ressources, notamment gazières, de la Birmanie. Malgré les sanctions politiques internationales, les militaires de Rangoon refusent de « démocratiser » le pays et poursuivent leur « chasse » contre les opposants. « Les choses se radicalisent », estime même un diplomate occidental.
Désavouée, mise au ban, combien de temps encore la junte s’obstinera-t-elle à violer les droits humains et les libertés ? Aung San Suu Kyi, « embastillée » dans sa demeure, privée des siens, prisonnière d’opinion et de conscience en Birmanie, attend toujours sa libération et celle de son pays…
Que «notre liberté serve la sienne ». A quoi sert-il donc de remettre des Prix Nobel de la paix, si c’est pour les priver de Liberté ?
Récompenses:
1990: prix Rafto décerné par la Fondation Rafto pour les droits humains.
1991: prix Sakharov pour la liberté de pensée
1991: prix Nobel de la paix
2005: prix Olof Palme